Les "facteurs d’avenir" croulent sous le boulot

Samedi 5 juin 2010, par nico // La Poste

A la Poste, on organise la pénurie de personnel.
Les postiers de Tourcoing ont dit stop.

Le ras-le bol a explosé chez les postiers de Tourcoing. Le matin même, ils ont décidé de cesser le travail. Soutenus par leurs syndicats Sud et CGT, ils ont spontanément arrêté le travail. Le directeur de la plateforme de distribution du courrier, qui opère sur toute la ville, a en effet, selon eux, refusé la discussion. Quant au responsable de groupement, il ne voulait pas venir sur place.

« Des heures sup’ gratuites »

Trente-six postiers se sont donc déplacés à la direction départementale de Lille, vendredi 4 juin, pour dénoncer les conséquences sur le terrain du programme « facteurs d’avenir », mis en place par la direction de la Poste. Une délégation a été reçue (lire l’encadré). Officiellement, dixit le site internet de La Poste, ce programme « modernise le métier de facteur grâce à un matériel ultramoderne, de nouveaux métiers et parcours professionnels […] et une organisation du travail en équipe. » En réalité, il se matérialise par des dépassements d’horaires quotidiens, non récupérés ni payés en heures supplémentaires. Sur la plateforme de Tourcoing, la tâche de travail du jour est définie en fonction d’une valeur référence. Au dessous de 100% de cette valeur, on demande aux facteurs de se répartir à plusieurs une portion de tournée, en plus de celle qu’ils effectuent normalement. Sauf que le 3 juin, ils étaient à 125% de la référence et qu’on leur a quand même demandé ce travail supplémentaire. « Je devais rentrer chez moi à 14h30, je suis rentré à 19h », dénonce l’un d’eux. Régulièrement, les journées de travail dépassent l’horaire habituel, d’une heure à une heure et demie. Lorsque les facteurs estiment qu’ils ont effectué leurs heures et qu’ils rentrent avec du courrier dans la sacoche, racontent-ils, c’est la « demande d’explication » qui les guette, première étape avant une possible sanction en conseil de discipline. « On est obligés de faire des heures sup’ gratuites », résume un postier. « On n’est pas des fainéants, mais on a trop de boulot ! », assure un autre.
En fait de « facteurs d’avenir », les effectifs sont désormais calculés au plus juste et rendent impossibles les remplacements en cas d’absence. « Cela crée parfois des ambiances pourries entre collègues, des engueulades. On ne fait pas exprès de tomber malade ! » Nos interlocuteurs détaillent ensuite comment le temps qu’ils doivent passer à chaque boîte aux lettres ou à chaque porte est codifié par un logiciel : « C’est irréel… » Ils dénoncent aussi une baisse de la qualité du service : les changements incessants de personnels sur les tournées entraînent des erreurs de distribution : « Il faut qu’on aille tellement vite… »
Au-delà du cas de Tourcoing, les postiers expliquent que leur situation est emblématique de ce que vivent beaucoup de leurs collègues dans le département. Simplement, tous n’ont pas exprimé leur ras-le-bol en se mettant en grève.

LF

Liberté-Hebo

Des « avancées significatives »

D’un côté, la Fapt-CGT, Sud-PTT et deux postiers de Tourcoing non syndiqués. De l’autre, la direction départementale de La Poste, le directeur de groupement et le chef d’établissement de Tourcoing. L’entrevue du 4 juin a permis « des avancées significatives », estime Fabien Pavot (Fapt-CGT). La direction s’est engagée à n’exercer « aucune sanction » contre le mouvement spontané du matin. Sur le fond, « une refonte complète de l’organisation à Tourcoing », avec « remise à plat des tournées » a été promise. Un comptage des plis doit avoir lieu en septembre, suivi d’une concertation. Un renfort de huit personnes a été débloqué pour traiter le courrier en souffrance. Enfin, le paiement de trois heures supplémentaires par postier, pour compenser le surplus de travail des derniers jours.
En mettant ainsi la Poste « face à ses contradictions », Fabien Pavot estime que les postiers peuvent, localement, remettre en cause les effets néfastes de la réorganisation.

Un courrier accusateur

« Des suicides ou des tentatives de suicide, dont on peut penser qu’ils sont exclusivement liés à des situations de vie professionnelle », explosion des « accidents du travail » et des « maladies professionnelles », « mal être », « épuisement physique et psychique »… Un courrier adressé à la direction de La Poste et signé par le Dr Kaufmant, au nom du Syndicat professionnel des médecins de prévention de la Poste, a fait du bruit ces derniers jours. Cité par l’AFP, le Dr Bernard Siano, supérieur hiérarchique des 150 médecins du travail de La Poste, en a atténué la portée, le jugeant non officiel et « excessif ». Il évoque aussi « une stratégie de prévention » des risques psychosociaux mise en place à la Poste.
Le courrier du syndicat de médecins dénonce notamment une « très forte pression commerciale », des « organisations de travail […] en décalage avec la réalité », des « dépassements des horaires de travail non rémunérés », des « amplitudes maximales de travail régulièrement dépassées »… Le syndicat, qui dit avoir « alerté loyalement » la hiérarchie, écrit même que « La Poste crée des "inaptes" physiques et psychologiques ». Il préconise une reprise du « dispositif d’évaluation et de suivi du stress professionnel », ainsi que des moyens et de la considération pour les médecins du travail.

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