Brodard : bras de fer autour des primes de licenciement

Dimanche 18 juillet 2010, par cclpv // Brodard Graphique

Le ciel s’est assombri une fois de plus hier à Coulommiers. Mais c’est un orage social qui grondait. Dans les locaux de l’imprimerie Brodard Graphique, placée en liquidation judiciaire le 5 juillet, les salariés, licenciés officiellement ce matin, ont joué leur dernière carte pour obtenir 20000 € de prime de départ.

Vers 15 heures, le mandataire, venu annoncer aux 151 employés le résultat des tractations, a été reçu dans un site bloqué par d’énormes bobines de papier et des bouteilles de gaz alignées sur le bord du toit de l’imprimerie. Une demi-heure plus tard, il a annoncé aux imprimeurs qu’ils ne toucheraient que 7500 € au lieu des 20000 demandés.

C’en fut trop. Les salariés entrèrent en force dans le bureau. « Nous voulons du salaire et des garanties, tout de suite. Nous avons tous été roulés dans la farine, y en a marre ! » hurlait l’un d’eux, le poing en l’air. « Dans un an, nous le savons, nous serons encore tous au chômage. C’est vous qui discuterez avec notre banque quand on touchera 800 € par mois ? C’est vous qui réglerez le crédit de notre maison ? » interrogeait un autre. Le mandataire, un peu tremblant, ne parvenait pas à convaincre. « Que les choses soient claires, vous ne sortirez pas tant que nous n’aurons pas de garantie ! », a prévenu l’un des salariés, furieux, avant de quitter la pièce. 16 h 30. Une première voiture prend feu devant le site. Une heure et demie de flottement plus tard, toujours pas d’avancée. Rapidement, le périmètre est bouclé par les forces de l’ordre et la station-service du centre commercial voisin fermée. « Nous ne lâcherons rien. Tout le monde nous a roulés dans la farine. A commencer par Jean-Paul Maury, l’ancien directeur. Nous avons été lâchés, même nos syndicats, CGT et Filpac, ont brillé par leur absence. Il ne nous reste plus que la pression », explique Christophe.

L’odeur de cendres et de pneus brûlés ne quitte pas l’usine de la soirée. Ça et là, quelques brasiers s’allument autour de l’entreprise. Derrière les fenêtres, les employés surveillent les cars de police qui arrivent de plus en plus nombreux des quatre coins de la ville, pendant que les autres continuent de nourrir les flammes en bobines de papier.

Désespérés, les employés ne veulent plus rien lâcher. « C’est le dernier carat. Nous sommes restés vingt ans dans cette boîte, nous y avons mis notre énergie et aujourd’hui, on nous jette à la rue. C’est insupportable. Je ne comprends même pas comment on a pu en arriver là. Si on n’obtient pas les 20000 € qu’on a demandés, je crains le pire », prévient Eric, le temps d’une pause.

Vers 19 h 30, les membres du CE sont de nouveaux convoqués mais n’arrivent que bien plus tard, bloqués à l’extérieur. Ils en sortent à 21 h 45, refusant une nouvelle proposition du mandataire, de 10 000 € cette fois. Déjà, les ouvriers s’apprêtent à passer la nuit sur le site. Le mandataire aussi.

Le Parisien 16/07/2010


Les dernières heures de Brodard Graphique

Fondée dans la première moitié du XIXe siècle, l’imprimerie Brodard n’est plus. Hier, les salariés ont mené leur dernier combat. Pour leur dignité.

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Pendant que des palettes, des pneus et des bobines de papier brûlent à l’extérieur, la rencontre est particulièrement tendue dans les locaux de Brodard Graphique entre le mandataire et les salariés. Le premier propose d’abord une prime de licenciement de 7 500 €, puis de 10 000 €. Les seconds réclament le double.

Il fallait un final à la hauteur de l’empreinte que laissera leur imprimerie dans l’histoire columérienne. Après dix heures de guerre des nerfs, les Brodard Graphique sont sortis la tête haute de leur entreprise, liquidée le 5 juillet.

Jeudi, 15 heures. Le mandataire judiciaire venu annoncer le montant des primes de départ est reçu dans un site bloqué par des tas de palettes en feu, d’énormes bobines de papier, dont une brûle de temps en temps, des cuves de 1000 l d’encre renversées, des bonbonnes de gaz et une centaine d’hommes déterminés.
« On veut 20000 €. Après, on quittera les lieux », affirme Eric. Quand Me Hazane annonce que la prime ne sera que de 7500 €, une voiture s’embrase. Un long bras de fer est engagé.

17 heures. Une épaisse fumée noire, chargée de papier et d’encre, assombrit le ciel de Coulommiers. Les forces de l’ordre sécurisent le périmètre, bouclent la station d’essence du centre commercial voisin qui, lui, reste ouvert. Des clients encouragent les hommes à tenir bon. Les négociations stagnent.

21 h 15. La tension monte d’un cran quand on leur propose 10000 €. « Si on est là, c’est la faute de l’ancien directeur, pas la nôtre. Vos excuses, on s’en fout, on veut le pognon », hurle un employé, prêt à bondir sur le mandataire. Les imprimeurs quittent la salle. Dehors, le brasier reprend de plus belle. « J’ai trente ans de maison. Brodard était le fleuron de l’imprimerie. Et, aujourd’hui, on doit brûler les murs pour obtenir quelque chose ? » s’interroge Régis.

22 heures. Un second pas est fait par le négociateur : 15000 € brut, versés en deux fois. Les élus procèdent à un vote, la majorité tient bon. « Ils veulent nous entuber, on peut aller plus loin », insiste Gaylor. Mais la fatigue commence à entamer l’unité.

22 h 30. Une nouvelle proposition, 15000 € net — 5000 en septembre, 2500 en décembre, le reste à la vente des actifs —, achève de diviser les hommes. « Faut pas se laisser avoir ! » lancent les uns alors que les autres craignent de tout perdre.

23 h 5. Les élus procèdent à un nouveau vote, la majorité dit oui, la fin du conflit approche.

Hier, 1 heure. Alors que le texte est en cours d’écriture, le silence gagne l’usine. Les hommes comprennent qu’une page de leur vie se tourne. « Nous vivons les dernières heures collectives de Brodard. On a été soudés dans le conflit et, dès demain, il n’y aura plus rien », glisse Christophe, le délégué du personnel.

1 h 30. Dany Corcessin, le secrétaire du CE, les traits tirés par le long bras de fer, signe l’accord. « C’est pas possible de finir comme ça… » souffle, la voix tremblante, un grand gaillard avec trente ans de maison.

2 heures. Les mains se serrent, les gorges se nouent. « Plus que l’argent, c’est la dignité humaine qui a été bafouée. Le maire n’était pas là ce soir et la fédération Filpac-CGT nous a lâchés. Je n’ai pas de mots », se désole un jeune trentenaire. Dany, qui a mené la bataille sans jamais lâcher, est gratifié d’un applaudissement.

Dès lundi, les ex-Brodard recevront leur lettre officielle de licenciement. Mais pour eux s’engage désormais un nouveau combat, celui de la reconversion.

Le Parisien 17/07/2010

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1 Message

  • Bonjour à tous,

    L’histoire de ces salarié-ées m’a vraiment touché.Je voudrais leur dire un grand MERCI, car il sont restés dignes jusqu’au bout !! Par leur action ils redonnent courage à tous ces femmes et ses hommes qui se battent pour la sauvegarde de leur emploi et l’avenir de leur enfant.
    Malheureusement les luttes continues, mais l’espoir d’une convergence des luttes devient une réalité et la seule pour faire reculer l’opression des patrons, actionnaires et autres décideurs véreux !! ENCORE MERCI POUR CETTE LECON D’HUMANITE, FRATERNITE, SOLIDARITE

    Représentant syndical Plastic Omnium (langres52)

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