"3 oeufs lancés pour 1.000 licenciés : Doux ne paie pas cher"

Samedi 8 septembre 2012, par lohann // Doux

La délégation de Graincourt a quitté le Pas-de-Calais mardi soir pour être au rendez-vous au tribunal de commerce de Quimper mercredi 5 septembre. Devant les grilles, la tension est palpable avant l’audience consacrée à l’examen des offres de reprise du pôle frais de Doux, l’ancien géant de la volaille mis en liquidation judiciaire le 1er août. Avant de partir, les Graincourt ont vu un camion chargé de poulets vivants venir pour une livraison. Le chauffeur a dû faire demi-tour : depuis la semaine dernière, le site est bouclé. Et depuis vendredi, les ouvriers n’ont plus le droit de pénétrer dans l’usine. Cadenas coupés, vestiaires vidés par la direction, ils ont retrouvé leurs effets personnels dans une benne.

L’audience a lieu à huis-clos. Le choix du tribunal provoque la colère des manifestants. Les pétards explosent, l’Internationale retentit. "De toute façon, ici, c’est tous des potes de Charles Doux. Il n’y a rien à en attendre. L’affaire ne devrait pas être traitée à Quimper", tempête Yannick, salarié du site historique de Châteaulin. Ceux de Graincourt n’espèrent plus grand chose. Ils savent déjà que le dernier repreneur potentiel a jeté l’éponge : l’usine serait trop vétuste : "Charles Doux a préféré investir au Brésil plutôt que dans ses usines en France", estime Hervé, salairié de Graincourt depuis plus de 20 ans, tout comme sa femme. Ils sont ainsi 19 couples à travailler ensemble pour Doux. "C’est mort, à moins qu’on nous sorte un lapin blanc du chapeau. Mais je crois bien que Charles Doux a tué le lapin blanc", lance Hélène Guéant, déléguée du personnel CGT du Pas-de-Calais. Son amertume est d’autant plus grande qu’elle estime qu’aucun responsable politique de sa région ne s’est démené pour Graincourt. Après 13 ans chez Doux, levée chaque matin à 3h30, la presque quinquagénaire connaît déjà le montant de ses indemnités : 4.500 euros. "Il n’y a plus qu’à attendre la lettre de licenciement", conclut-elle désabusée.

Entre colère et écoeurement

A son arrivé au tribunal, Charles Doux n’a pas un geste vers ses salariés. Des oeufs volent sur le patron, jetés par des salariés de Graincourt outrés. "Il ne nous a même pas regardé. Même un chien, il l’aurait regardé", ne décolère pas Hélène Guéant. "Il a pris des oeufs, c’est normal, on est dans le poulet. Sans rire, trois oeufs pour 1.000 salariés licenciés, il ne paye pas cher", soutient Jean-Luc Guillart, délégué CFDT de Père Dodu à Quimper.

Sur les marches du tribunal, chacun oscille entre colère et écoeurement. On guette les entrées des repreneurs potentiels, LDC, Duc, Glon Sanders. Tous en sont persuadés, les jeux sont déjà faits : au moins mille emplois supprimés. Le Comité central d’entreprise de la veille a donné le ton : aucun représentant de la direction historique. A la demande des élus, Charles Doux a envoyé son son fils. "Facile, il ne décide de rien", ironise un représentant du personnel. Aucune illusion mais beaucoup d’incompréhension : "A la cantine, mes enfants mangent du poulet qui vient de l’étranger. La France importe et nous on ferme. Il y a un problème quand même", se désole Hélène Guéant. Graincourt traitait 250.000 poulets par jour. C’est désormais terminé. "On est là aujourd’hui parce qu’on veut sortir la tête haute. Doux, lui, a baissé la tête pour ne pas nous voir", se réjouit un peu Hélène Guéant.

"On n’a pas été entendus"

Mobilisée depuis le premier jour du conflit, Nadine Hourmant, déléguée FO à Châteaulin est là, fidèle au poste. "On aurait pu éviter ça s’il y avait eu une vraie volonté de l’ensemble des acteurs. Mais on n’a même pas eu de table ronde", regrette-t-elle. Jean-Luc Guillart confirme : "Ca fait des années qu’on tire la sonnette d’alarme et on n’a pas été entendus". Nadine Hourmant n’en décolère pas : "Maintenant, il va falloir accompagner ceux qui ont donné leur vie à Doux et qui sont remerciés par une lettre de licenciement."

Les salariés regrettent un manque d’engagement de l’Etat : "Les pouvoirs publics auraient dû aider financièrement les repreneurs à moderniser les sites plutôt que de payer des gens au chômage", explique l’un d’eux.

Jean-Luc Guillart et Nadine Hourmant dépendent de la filière export et produits transformés. Charles Doux et la banque Barclays ont obtenu un plan de continuation avec une période d’observation jusqu’au 30 novembre. Les deux élus sont inquiets : "Dès que le frais sera réglé, ce sera notre tour. On va encore nous demander des efforts et nous allons continuer à payer les pots cassés des erreurs du groupe Doux." A Châteaulin ou à Quimper, l’idée d’un nouveau plan social après la période d’observation est dans tous les esprits : "La Barclays, elle n’est venue que pour les bénéfices, elle va se débarrasser de tout ce qui n’est pas rentable."

L’après-midi s’achève sur une note positive. Après les négociations de la matinée avec les administrateurs judiciaires, l’enveloppe du Plan de sauvegarde de l’emploi est passée de 2 à 3,5 millions d’euros. "Tant mieux, c’est déjà ça. Mais pour le reste, comment Doux peut-il faire ça avec des vies humaines ? Il n’a pas de conscience", lance une salariée du site de Laval, des sanglots dans la voix. Décision du tribunal lundi à 15 heures.

Le 8 Septembre 2012 - Le Nouvel Observateur

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