A Toul, les ex-Kléber sont usés

Dimanche 30 décembre 2012, par lohann // Kleber

Sur les 826 ouvriers laissés sur le carreau en 2008, peu ont retrouvé un emploi, car l’industrie s’essouffle.

C’est une usine sinistrée parmi d’autres, fauchée au début de la crise par la grande vague des plans sociaux. En 2008, la fabrique de pneus Kléber de Toul, en Meurthe-et-Moselle, baissait le rideau. La fermeture a laissé 826 salariés sur le carreau. Dont une écrasante majorité d’hommes. Pour beaucoup, il s’agissait d’ouvriers entrés à l’usine à peine majeurs. Au moment de la fermeture, la moyenne d’âge des salariés du site était de 43 ans, l’ancienneté de plus de vingt ans.

Quatre ans plus tard, beaucoup d’entre eux surnagent encore en eaux troubles entre chômage et petits boulots. « C’est dur à vivre. D’autant qu’avant, les gens avaient cette idée que les chômeurs, c’étaient des fainéants. Qu’il suffisait de chercher pour travailler. Sauf qu’on voit bien maintenant que ce n’est pas vrai. A Toul, il n’y a plus de boulot dans nos métiers », explique Pierre Kovalski, ancien délégué central CGT de Kléber. A 59 ans, lui-même n’a rien retrouvé. Il soupire : « J’ai envoyé des CV pourtant. » Désormais, cet ancien ouvrier attend la retraite.

Dans cette région industrielle, la crise a touché particulièrement l’emploi masculin. Dès 2009, le taux de chômage des hommes a dépassé celui des femmes. Parmi les offres collectées par le Pôle Emploi de Toul ces douze derniers mois, à peine plus de 6% concernaient des postes dans l’industrie, contre plus de 88% dans le secteur tertiaire, principalement dans les services à la personne, le commerce et la logistique.

« Pas taillé pour nous ». A ce jour, le plan de revitalisation du bassin d’emploi de Toul, enclenché après la fermeture de l’usine (et financé par Michelin, le propriétaire de Kléber) a permis de créer 571 emplois, compensant en partie les 826 supprimés. Mais ces emplois ont peu profité aux anciens de Kléber, malgré des aides spécifiques versées aux entreprises qui les emploieraient. Parmi les sociétés venues s’installer, il y a en effet beaucoup de services et très peu d’industries. La plus grosse entreprise, Acticall, dont les locaux sont sur l’ancien site Kléber, est un centre d’appels. 192 emplois en CDI ont été créés, mais seuls trois ex-Kléber y travaillent, dont un seul homme. A l’entrée des locaux, à l’heure de la pause cigarette, il n’y a quasiment que des jeunes filles. « Ce n’est pas vraiment taillé pour nous, c’est de l’emploi féminin, ces centres d’appels. Mais il ne faut pas s’en plaindre, quand les hommes sont au chômage, on est contents que les femmes travaillent », philosophe Pierre Kovalski, sans trop y croire.

L’ancien délégué de la CGT explique que, pour beaucoup de couples de sa génération, les femmes ne travaillaient pas et les familles vivaient sur le seul salaire Kléber. C’était le cas chez lui. « On n’avait pas de bons salaires, mais avec les primes de poste, on s’en sortait. C’est impossible aujourd’hui de retrouver l’équivalent. Les copains qui ont retrouvé des boulots recommencent à zéro. » Certains font des remplacements au Lidl, des contrats courts dans le BTP… Son ancien collègue Pierre Constant, 58 ans, licencié après « quarante ans de poste », raconte, le cœur lourd : « Avant, on était reconnus comme des gens qui bossaient, qui avaient un savoir-faire. Et là, on n’est plus rien. C’est dur. »

Il raconte que le sujet est d’ailleurs difficile à aborder entre anciens Kléber. « On se croise à Cora, mais, souvent, on évite de se demander où on en est. » Lui avoue ne plus avoir de courage. Dans le cadre du plan de reconversion, il a accepté « un truc à la con, parce qu’il fallait bien faire quelque chose ». Il s’est formé dans la conduite d’engins de travaux publics et agricoles et a pris le statut d’auto-entrepreneur. « Ça m’évite la pression de Pôle Emploi, mais je n’ai aucun chiffre d’affaires. La réalité, c’est que je commence à peine à me remettre du licenciement. »

Toboggans. Ils sont plusieurs, comme lui, à avoir tenté de se mettre à leur compte, faute de perspectives salariées. Avec plus de déconvenues que de success stories. Serge Anstett, 51 ans, dont trente ans chez Kléber, a ouvert une salle de jeux pour enfants dans le centre de Toul. « On nous encourageait durant la reconversion, alors je me suis lancé. » En trois ans, sans pouvoir se verser de salaire, il a dépensé ses indemnités licenciements et s’est « lourdement endetté ». Il est aujourd’hui en redressement judiciaire. Même le mercredi, les gros toboggans gonflables sont désespérément vides. Les jours de semaine où sa salle de jeux est fermée, il tente de grappiller des petits boulots. « Je trouve des intérims de quelques jours, c’est tout. »

Même si les femmes sont moins touchées par le chômage, la crise ne les épargne pas. L’épouse de Serge Anstett, comptable, a été licenciée un peu avant lui. Elle aussi, elle a du mal à retrouver du travail. Son mari dit qu’il ne se voit plus d’avenir. « A Toul, la situation est catastrophique et ce n’est pas parti pour s’améliorer. » « Depuis le début de l’année, on a eu moins 25% d’offres d’emplois par rapport à l’an dernier », confirme Frédérique Seigneur, la directrice du Pôle Emploi de Toul. Et moins du quart des offres sont des CDI. « On essaie de valoriser certains métiers dans l’hôtellerie-restauration, le BTP. Il y a des formations pour les services à la personne. » Les demandes restent très sexuées. Parmi les métiers les plus recherchés, « l’assistance auprès d’enfants » arrive très largement en tête chez les femmes, suivie du nettoyage, secrétariat et les travaux domestiques. Alors que les hommes recherchent dans les transports, la manutention, le magasinage. Là où l’emploi a été le plus affecté.

Le 30 Décembre 2012 - Libération

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